A partir de 1987
, Pierrick Sorin réalise une série de courts “autofilmages”. Seul, sous
l'unique regard d'une caméra Super 8, il dévoile des instants - parfois très
intimes - de sa vie, sous forme de petits récits faussement naifs et
particulièrement ironiques où humour et gravité font bon ménage.
Les plus connus
parmi ces “autofilmages” sont : “Réveils” et “Je m'en vais chercher mon linge”.
Dans le premier, Sorin se filme, chaque matin, pendant un mois, au moment même
où il est réveillé par son poste de radio. A chaque fois, il prend la caméra à
témoins et déclare qu'il se sent fatigué, qu'il faut vraiment qu'il se couche
plus tôt... Apparament, son intention n'est jamais mise à exécution car on le
retrouve chaque jour aussi fatigué. Le film est ici utilisé comme l'outil d'un
simple constat sur ces petits échecs du quotidien que tout le monde connaît. La
répétition des “ réveils” crée un effet comique derrière lequel transparaît un
drame plus profond: celui d'une incapacité à appréhender correctement une relation
au monde. Dans “Je m'en vais chercher mon linge”, Sorin utilise un authentique
enregistrement d' une chansonnette qu'il avait improvisé à l'âge de 4 ans. Sur
cette voix d'enfant, il chante en play-back, retouvant avec son corps d'adulte,
des mimiques enfantines. Là encore, un effet comique est produit par la
rencontre de la voix fluette égrenant des paroles absurdes et de de ce visage
beaucoup plus grave. Mais c'est aussi l'idée du temps et de la mort de
l'enfance qui s'affirme et, subrepticement, nous émeut.
A partir de 1989,
Pierrick Sorin se tourne vers la vidéo. Il réalise des installations à
caractère narratif (“ L'incident du bol renversé” 1993, “J'ai même gardé mes
chaussons pour aller à la boulangerie” 1993, “Une vie bien remplie” 1994.) Parallèlement
il crée des dispositifs-pièges où, au moyen de caméras cachées, il implique
l'image même du spectateur dans des situations drôles et provocatrices. Ces
dispositifs surprennent et mettent en question tantôt la peinture, tantôt les
espaces de présentation de l'art, musées ou galeries. Avide de toucher un
public plus large que celui de l'art contemporain, il réalise encore en 1994
quelques “autofilmages” pour la télévision française. C'est la série des
“Pierrick et Jean-Loup” où, toujours en ne filmant que lui-même, il s'invente
un double, son “frère” Jean-Loup avec lequel il commet quelques gags relevant
autant du cinéma burlesque que de la critique sociale et culturelle.
Dés 1995, il
expérimente une autre piste en créant des petits spectacles pseudo-holographiques.
Avec des moyens très rudimentaires, il fait évoluer des personnages filmés
parmi des objet réels: maquette en volume d'une chambre , dans “L'Homme
fatigué” (1997 ) , véritables douches en fonctionnement dans “La toilette du
peintre” (2001). La magie visuelle s'ajoute au comique. Toujours par la
pratique de l'autofilmage, Sorin exprime la profonde lassitude d'un être dont
la vie semble n'être remplie que par l'accumulation d'actes manqués, par la
répétition de gestes dérisoires et parfois pervers. Le caractère étonnant et
séduisant de ces dispositifs magiques conduiront toutefois de grandes marques
de l'industrie du luxe, telles que Cartier ou Chanel, à faire appel à l'artiste
pour des créations destinées à accompagner le lancement de nouveaux produits.
En 2000, grâce au
traitement numérique de l'image, Pierrick Sorin réalise “Nantes, projets
d'Artistes”: un faux reportage montrant, avec toutes les apparences du sérieux,
une série d'oeuvres créées pour des espaces publiques extérieurs. Habilement
déguisé, il joue le rôle de plusieurs “jeunes artistes européens”. Tous
présentent des projets plus ou moins crédibles, que l'on voit inscrits dans la
réalité de paysages urbains. Ici, la poésie côtoie, avec une certaine
ambiguité, une critique des ambitions politiques dont l'art est le vecteur.
Ces expériences
diverses sont traversées par des thèmes réccurents. En particulier par ce doute
absolu sur la valeur des objets artistiques, sur celle de toute activité
humaine. L'enfermement insoluble dans des problèmes existentiels et le repli
sur soi qui conduit jusqu'au dédoublement de la personnalité, comptent aussi
parmi les idées qui fondent son travail. Ce texte de présentation tend une fois
de plus à le prouver car Sorin lui-même parle ici de lui à la troisième
personne du singulier. Comme s'il était un autre, comme si de toute manière
dire “je” ou faire appel à une voix extèrieure à soi-même n'avait guère
d'intérêt et d'importance.
P. Sorin. Août 2000.